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Dans ces bras-là, l’invitation au désir

« J’ai les mains agréables.
Vous savez très bien que vous ne
Trouverez pas ailleurs qu’avec moi
La force qu’il vous faut et que je suis
L’homme »

A Paul Claudel, Camille Laurens dit Oui. Et signe un livre qui est à la fois un hommage et un catalogue.
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De ceux qui nous prennent à ceux que l’on jette, de ceux qui nous font à ceux qui nous brisent, Dans ces bras-là, paru en 2000, témoigne des multiples silhouettes masculines qui peuplent la vie d’une femme. Un millésime, en quelque sorte.Au commencement, il y a le père, évidemment. Une figure récurrente dans la vie de cette narratrice, une déception pour celui qui rêvait de garçons. Qu’à cela ne tienne, elle se rattrape en leur vouant une passion physique et charnelle : « les acteurs, les chanteurs d’opéra, les grands sportifs, dont m’émeuvent les courses folles, les montées en puissance, la douleur, la violence, la maîtrise, le malheur, j’admire ces corps, ces nerfs tendus comme des cordes, les exploits, les records vers quoi ils s’élancent dans la solitude dérisoire de leur rêve sublime : accomplir ce qu’aucun ne fit jamais – ne pas mourir, tenir à bout de bras le poids du monde. Etre des dieux. »

Du premier amour à l’amant, de l’époux à l’enfant mort, Camille Laurens scrute cette valse du désir, de la possession et de la perte qui rythme nos vies à tous. A l’échelle de l’histoire d’une femme, elle esquisse l’histoire des hommes dans la vie d’une femme, de cette passion de l’un pour l’autre, ce qu’elle a de grandiose et de saisissant, d’indispensable. Ce faisant, elle écrit un hymne à l’amour, et ce qui y est lié de souffrances, d’inquiétudes et de jouissances. Un roman fort, une invitation à l’Autre.

« Ce que c’est qu’un homme ?
La voix, la taille, la pointure, la barbe, la moustache, la pomme d’Adam, la verge, les testicules, la testostérone, le sperme, la prostate, les poils, la calvitie, le prépuce, le gland, la masse musculaire, l’éjaculation, les poignées d’amour.
La force, le courage, le sens de l’orientation, les réflexes, l’esprit de synthèse, la parole donnée, la galanterie, l’activité, l’énergie, l’autorité.

La violence, l’agressivité, la grossièreté, la lâcheté, la faiblesse.

L’alcool, le tabac, le jeu, le sport, les copains, la chasse, les revues porno, le briolage, les voitures, les femmes.

L’homme de Dieu, l’homme de paille, l’homme de peu, l’homme de rien – un milieu entre rien et tout.

L’homme à abattre, l’homme à gages, l’homme à bonnes fortunes, l’homme à femmes.

L’homme et la femme.

L’homme né de femme.»

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Chacun son Salon

De toutes les manifestations littéraires françaises, le Salon du Livre de Paris est sans aucun doute la plus surprenante, et de là, la plus intéressante.
« Je sais pas pourquoi, j’ai acheté une BD. Je ne lis que des essais d’habitude», me disait une jeune femme au détour d’une allée.

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Et de fait, force est de constater qu’en dépit de la diversité des sujets et des supports, le Salon du Livre réussit peu ou prou l’improbable alchimie du mélange des genres.
La preuve par l’exemple existe. Mardi, alors que la féquentation battait son plein, que Ségolène Royal signait aux côtés de Daniel Pennac et qu’on débattait au Forum de la place des femmes dans la littérature contemporaine, une voix s’échappait du stand des éditions de la Musardine : « On se voit bientôt. Tu sais qu’on doit bosser sur le cunilingus », criait Coralie Trinh Thi, ex pornstar recyclée dans les Lettres coquines et qui a signé, entre autres, un petit précis de savoir-vivre, Osez la sodomie.
Quelques minutes plus tard, on entrait dans une salle de conférence où Clémence Boulouque animait une rencontre avec Youval Shimoni. Au terme d’un débat sur l’israélité de son premier roman, Clémence Boulouque finit par conclure que peut-être la littérature n’était-elle qu’un « moyen de s’extraire de la réalité, de s’ouvrir à soi et de s’ouvrir aux autres ». Et sur ces mots, il se passa quelque chose d’assez incroyable : Youval Shimoni, tout à l’écoute de son interprète, avait posé son micro sur sa poitrine. Et dans l’alcôve feutrée de la salle de conférence, on entendait son cœur battre. Ce fut un instant de grâce.Victor Hugo disait que « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Nous avions tout pardonné. Les karaokés mangas, la numérisation des livres et les romans de gare. Nous filions P80, Les Cahiers de Colette, nous achetions les œuvres complètes de Jim Morrisson, le caissier était d’un charme fou, le Salon du Livre avait au moins un cœur qui battait, et nous combattions avec.

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Blonde Addict!

Il y a deux choses que Kerouac raconte à merveille – les drogues et les villes. Et parfois, il donne un joli coup de plume au troisième de ses amours, les femmes.

 

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photo©SuperConnasses
Vraie Blonde est une nouvelle très brève qui concentre l’essentiel de son talent à la faveur d’une alchimie quasi-parfaite d’éléments hautement symboliques et diablement efficaces : une blonde en maillot de bain, une Lincoln 1955 conduite pieds nus, de la Benzédrine, une chiée de kilomètres à avaler, des stations essence et des chauffeurs routiers, de la non-baise et finalement San Francisco, la ville-mère, la ville-consolatrice, le nid.
Un petit texte de rien du tout qui, le temps d’un one-shot trip entre le Texas et la Californie, vous embarque en catimini sur la banquette arrière pour un voyage sous substance baigné de désir charnel et d’abandon psychique.
Certes, il fait toujours trop chaud sur les routes de Kerouac. Mais ses récits de voyage se déroulent comme de vieilles pellicules de Super8 : avec un crépitement latent qui rajoute à la saveur.
Vraie Blonde est une nouvelle à lire en vingt minutes : le temps d’un whisky glace, à la tombée du jour. Au moment de se souvenir que la liberté est dans nos talons, sur les routes où l’on s’égare, chez les gens que l’on rencontre et que l’on quitte, dans les plis de ce que l’on croyait vain. Une nouvelle entre chien et loup, qui sublime l’homme sans rien lui voler de sa misère et qui rend à la contemplation ce que le quotidien abîme.
« J’ai incliné la tête en arrière avec mon speed dans la paume de ma main et je l’ai avalé avec mon Coca et je me suis senti bien. Loin devant je me suis soudain rendu compte que toute la ville de San Francisco serait toute éclairée et scintillante et entièrement ouverte pour moi ce soir (…). Elle doublait tranquillement les voitures et continuait. Elle a allumé la radio et commencé à chercher une station de jazz, trouvé du rock’n’roll et l’a laissé, fort. A sa façon de regarder droit devant soi et de conduire sans la moindre expression ( …), on n’aurait jamais cru que c’était cette superbe petite pépée en maillot de bain. J’étais sidéré. Je me demandais sans cesse, (salement) si elle ne m’avait pas ramassé parce qu’elle était au fond d’elle même une obsédée sexuelle et qu’elle attendait que je lui dise : « On gare la voiture quelque part et on baise », mais quelque chose de grave et de persévéré chez elle m’ empêchait de le dire. Ce n’est que de temps en temps que je baissais les yeux vers ce bracelet de cheville et ce petit pied blanc comme lys sur l’accélérateur. Finalement, la Benzédrine s’est mise à faire son effet après Los Alamos et voilà qu’on parlait à toute vitesse, elle surtout. Elle avait été mannequin, voulait devenir actrice, et ainsi de suite, les projets typiques de la beauté blonde californienne, et j’ai fini par dire : «  Moi je ne veux rien… Je pense que la vie est souffrance, tout ce que je veux, c’est me reposer quelque part, de préférence dans les bois, sous un arbre, vivre dans une cabane ». »

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Personnages désespérés

Abandonné par ses parents, Paula Fox a connu les orphelinats, les familles d’accueil et les foyers de fortune. Cette destinée vous met facilement un pied à l’étrier de l’observation sociale. Et elle ne s’en prive pas. Personnages désespérés, petit bijou de psychologie, n’épargne rien: ni la chute d’un couple bourgeois désabusé, ni la débâcle du New-York des sixties. Où l’on retrouve les joies du roman réaliste de la deuxième moitié du xxème siècle.

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Sophie Bentwood a tout. Une maison, dans une résidence cossue de Brooklyn. Un mari, Otto, qui est avocat. Un boulot, de traductrice, et de la poésie, s’il vous plaît. Des amis chics et branchés, avec des possessions comme il faut et des problèmes commme il se doit.

D’une écriture froide mais envoûtante, à la précision chirugicale, Paula Fox déroule le tableau d’une ruine conjugale. Tout commence par une scène domestique d’une terrifiante banalité, quand Sophie se fait mordre par un chat sauvage et qu’Otto soupire d’exaspération:  » je te l’avais dit. » Incompréhension, indifférence, lassitude: là où l’égoïsme dresse des barrières invisibles entre les gens, la haine s’immisce. Petit à petit, le doute envahit la vie quotidienne de ce couple en proie aux contingences les plus banales: un associé qui claque la porte, une maison cambriolée, une piqûre que l’on refuse. Sous couvert d’une trame narrative indéfectible, des personnages complexes, profonds et authentiques se déploient avec une gourmandise rare. Paula Fox y promène sa plume comme un bulldozer et les verrous les plus parfaits de la norme sautent les uns après les autres.

« Une voiture passa au ralenti; une de ses vitres se baissa et une main laissa délicatement tomber un Kleenex roulé en boule. Sophie se mit à rire.
« Ces américains… murmra Otto, toujours en train de lâcher doucement leur merde partout où ils vont. » »

 « Elle avait couru pour le rejoindre, touché son bras, senti – à travers les manches de sa chemise et de sa veste, et même, lui semblait-il à travers sa chair – qu’il se retirait loin d’elle. Son coeur se serra, faiblit. Il l’embrassa sur le front. Elle glissa la main entre son pantalon et sa peau, toucha ses petites fesses hautes. Il rit et lui raconta l’histoire d’un ver dont les tronçons survivent quand on le coupe en morceaux. Ils burent du vin blanc. D’un air absent, il lui effleura le lobe de l’oreille. Elle se leva. Il la poussa contre le mur, releva sa jupe. Elle essaya d’aller au-devant de ses désirs. Il se pressa contre elle, et soudain se détourna, lui montra un nouveau livre sur les fougères. »

  » – Il m’en raconte bien plus que je n’ai envie sur cet aspect de sa vie. Qu’est ce que tu veux, avec ton gin, du vermouth, du tonic, ou autre chose? Ce qui lui plaît, c’est de me traiter comme sa femme de ménage, et non comme sa première épouse. Mais il ressemble à la plupart des hommes – passionnément désintéressé jusqu’à ce qu’il te saute dessus, en bon vieux singe qu’il est. »

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William T. Vollmann: Ecrire pour les putes.

Il y a eu le Vietnam. Il y a eu des types qui ont fait le Vietnam et qui en sont revenus mais pas tout à fait. Qui ont cramé au Napalm une part de leur raison dans ces plaines bercées par la mort. Jimmy est l’un d’eux. A San Francisco, il erre à la recherche d’un mirage féminin, Gloria.


Des putes pour Gloria, de William T. Vollmann, ecrivain naturaliste de la misère poisseuse, du sexe sale et de la drogue méchante, peut être considéré comme une expérience de l’extrême, où la littérature attaque de plein fouet les limites du supportable. Ce roman kaléidoscopique, découpé en chapitres montés comme des plans séquences aux noms de femmes, est un véritable hommage à la prostitution. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de s’intéresser et aux différentes formes de traumas que cet univers recouvre. Solitude, désespoir, addictions, enfances bancales, schizophrénie, violence : de trottoirs mal famés en bars miteux, Vollmann dévoile sans ménagement les fractures de l’homme en proie aux dérives de la modernité.

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« – Oui je voudrais faire une réservation pour le vol de ce soir au nom de Gloria Evans (…) – Combien ? Quatre-vingt dix dollars ? Vous vous foutez de moi. – Comment ça, que je surveille mon langage trouvez moins cher c’est tout… Dis donc chérie tu as une très belle voix c’est quoi ton nom tu as quel âge ? – Eh bien ma petite, t’es assez âgée pour être ma mère alors fais comme si c’était le cas ; pense à moi très fort et aide-moi. Tu peux me faire une réduc ; je peux aller me faire foutre ? Très bien.

L’homme éclata de rire. Il raccrocha, adressa un clin d’œil à Laredo et s’éloigna d’un pas sautillant. Mais Laredo n’était pas dupe. Elle savait que le téléphone était hors-service depuis des semaines. Et elle savait que l’homme pleurait toujours. »

« Le plus triste, c’est quand Dinah se fendait d’un grand sourire ou qu’elle éclatait de rire sur le lit les jambes écartées, comme si elle prenait du bon temps dans cette pièce pleine de crasse, de vapeur, avec le radiateur qui sifflait et cliquetait. (…) Jack était assis sur le lit, il s’injectait un mélange de coke et d’héro dans le bras, et Dinah baillait en se grattant sa chatte qui la démangeait.»

« Bon écoute-moi Jimmy dit Candy je voudrais pas te vexer ou quoi mais faut que tu saches ce que je dis à tous les mecs un peu âgés : mon temps est précieux alors si tu peux pas bander je vais pas rester jusqu’au déluge tu vois ce que je veux dire ?
J’en suis plus capable, dit Jimmy. Tout ce que je veux, c’est des histoires tristes. »

William T. Vollmann, Des putes pour Gloria, Ed. Points, 6 euros.

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Julien Gracq, ou quand la littérature est un sport de combat.

Liberté, je crie ton nom

Il s’est éteint comme il a vécu. Dans la grandeur de la discrétion, loin des rumeurs bourdonnantes des salons parisiens. Le 22 décembre 2007, Julien Gracq, alias Lucien Poirier, est mort des suites d’un malaise à l’âge de 97 ans.

Après enquête, il s’avère que près de 4 personnes sur 5 ignorent -ignoraient- l’existence et l’ oeuvre de cet écrivain du silence et du lieu, de cet artisan de la terre subjuguée, de cet homme de lettres et non de prix, de celui dont la foi acerbe traça la rectitude d’un art ignorant tout du sacrifice.

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« On percevait au contraire chez lui, et clairement exprimée, une tension intraitable éveillée au contact du surréalisme et qui le gardait en état de révolte froide, à la fois inquiet et charmé, prêt à toutes les subversions lucides, à toutes les aventures vraies », résume avec raison André Velter dans le Monde du 24 décembre.
Julien Gracq, c’est aussi un homme ordinaire, comme doivent l’être les gens exceptionnels. Diplômé de l’école Normale Supérieure, il est agrégé d’histoire-géographie, discipline qui transpire dans toutes ces productions littéraires.
Mobilisé en juin 1940, il fait l’ expérience d’une drôle de guerre qu’il relatera plus tard, en 1958, avec Un balcon en forêt. En 1945, il publie son second roman, Un beau ténébreux, où se ressent toujours l’influence du surréalisme et de la mythologie celtique. Le mythe du Graal est également présent dans une pièce de théâtre écrite parallèlement, Le Roi pêcheur. Représentée au Théâtre Montparnasse de Paris en 1949, avec Maria Casarès dans le rôle de Kundry, elle est mal reçue par la critique qui juge la pièce inactuelle et trop précieuse. Ces commentaires injustes provoquent une réponse de l’écrivain dans un bref mais féroce pamphlet sur les moeurs littéraires, publié en 1950. Intitulé La Littérature à l’estomac, le texte stigmatise tout à la fois l’incompétence de la critique, le système du vedettariat des écrivains exhibés comme bêtes de foire et la farce des prix littéraires. Un sentiment qui n’a rien perdu de son actualité.

L’éblouissement et la fureur

Installé à Paris à partir de 1947, Julien Gracq enseigne, et jusqu’à sa retraite en 1970, l’histoire-géo au Lycée Claude Bernard . En septembre 1951, l’écrivain connaît le succès avec la publication de son chef-d’oeuvre, Le Rivage des Syrtes, où il évoque des paysages marins envoûtants qui engloutissent inexorablement une sorte de cité vénitienne pourrissante. Le roman reçoit le Prix Goncourt 1951 mais il refuse le prix pour les raisons décrites dans La Littérature à l’estomac. Suivent une dizaine d’ouvrages dont je ne ferai pas ici le détail. Ces textes, où l’écrivain exprime sa haute conception de la littérature et sa vocation de géographe, sont plus considérés comme des « vues » instantanées que comme des fictions. Pour Julien Gracq, le langage est l’instrument qui permet « de communier avec le monde, de le comprendre mystiquement ».
Au total, Julien Gracq, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle en dépit de son petit nombre de lecteurs, a publié 19 livres. La plupart, destinés à un public lettré, n’ont pas connu de grands tirages et n’ont jamais été publiés en poche. L’appanage des génies probablement. Il est entré de son vivant dans la collection de la Pléiade (2 tomes, 1989 et 1995). Une reconnaissance qu’il n’a pas volé.

Lisons Gracq. Lisons-le comme celui qui, dans l’éclat des colères dignes et contenues, fit de sa vie un engagement debout: une marche de longue haleine vers le sentiment du sacré et du vrai. Et honorons-le comme le représentant d’un hommage sans cesse renouvelé à « cette vertu essentielle de revendiquer à tout instant l’expression de la totalité de l’homme, qui est refus et acceptation mêlés, séparation constante et aussi constante réintégration (…) en maintenant à leur point extrême de tension les deux attitudes simultanées que ne cesse d’appeler ce monde fascinant et invivable où nous sommes : l’éblouissement et la fureur. »

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Boris Bergmann, Viens là que je te tue ma belle: vers la mort de l’art.

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Lolita Pille avait perdu son mec, qu’elle se rassure. Les éditions Scali viennent de lui pondre un alter-ego fabuleux en la personne de Boris Bergmann, le plus que jeune auteur de Viens là que je te tue ma belle. Le titre du bouquin fait référence à une réplique glissée à l’oreille d’une mannequin sur le dance-floor du Baron ( « Je m’approche. Main dans le cou. Mains sales. Chuchotements. « Viens là que je te tue ma belle… » Elle s’arrête. Me regarde. Sourit. Ma bouche s’approche de la sienne. » ). C’est vrai que ça donne envie de courber les reins…
Et tout le bouquin surfe sur la même vague. Musique. Violence. Sexe. Drogues.
Ce n’est pas comme si ces sujets nous étaient étrangers. Mais il y a manière et manière.
Isidore a treize ans et oui, tenez-vous bien, il sort au Baron, au Tryptique, au Paris-Paris, (et au Gibus, mais ça, c’était au début.) Il vole les verres et les filles des autres, il se bat au couteau, il vomit sur sa mère en rentrant le matin. Voici le journal fantasmé de Boris Bergmann, ce petit bouclé qui faisait, souvenez-vous, la couv’ de Teknikart avec ces mots tapageurs : « Fuck les trentenaires ! » et les assumait : « le mec qui m’a booké, il a dit : « Ouah, c’est un ecrivain de 15 ans ? Mais ils vont nous prendre notre place ! Ben ouais mec, il faut que tu dégages, c’est tout ce que j’ai à lui répondre ! »
Alors moi, qui suis plus proche de mes 30 que de mes 13 ans, je me dis forcément, qu’est-ce qui fait que ces mini slim-men gominés, fumeurs de Davidoff et actionnaires du ShowCase soient une soi-disant menace pour la survie de ma génération ?
Que les frileux se rassurent. Moi aussi, à 14 ans, j’ai fauté dans des chiottes de discothèques. Ce n’était pas le Baron, plutôt la Nitro du coin, mais ça c’est cause de mon enfance 9-5. Le résultat reste le même. Moi aussi, j’ai failli me tuer sur des nationales en R5 avec les cousins des copains des copines, ça n’a jamais été une raison pour publier la lie de mes journaux intimes.
Comme Boris, j’aime la musique. J’aime encore plus le rock. Je fais des kilomètres pour aller voir un concert, parfois je brûle d’émotions dans la fosse comme des suppliciés sur le bûcher. Mais Boris, lui, fait et ressent plus que ça. Boris comprend la musique et ça fait de lui un être supérieur :
« Ils ne se rendent pas compte que je prends de la hauteur. Que je vais bientôt dépasser la lune et les étoiles et être au-dessus de tout, au-dessus d’eux. »
« Je hais la normalité. Je hais les gens lambda. Je vous hais ! Vous vivez dans un manège, toujours la même route, toujours le même chemin. Moi, je casse le manège, je vol la caisse et je me tire. »
« Je me souviens d’une soirée au Gibus où j’avais embrouillé une vingtaine de trentenaires complètement cons. Seul. »
« Je suis invincible au milieu de ma meute. C’est dans ces moments où je suis plus grand que le monde entier. Plus grand que Jupiter. Plus grand que le système solaire. Plus grand que la voie lactée. Plus grand que notre galaxie. Plus grand que l’ univers. Beaucoup plus grand que vous. »

Le tout est grossièrement tramé de fantasmes sanguinolants, parce que c’est tellement plus rock’n’roll d’imaginer qu’on trucide quand on baise. Or, Boris, sache que le Bret Easton Ellis à la sauce Tour Eiffel, c’est artistiquement impossible et marketing-ement parlant c’est très bas. Au même titre que de citer James Joyce et l’Ecclésiaste en vingt pages. C’est, n’ayons plus peur des mots, presque un cliché. Surtout quand les vingt pages en question sont généreusement balayées de délires typographiques immondes qui, en voulant simuler j’imagine une espèce d’ exaltation révèlent surtout les vides à combler. Jésus Marie Scali, pitié pour l’Amazonie.
Boris Bergmann vient de remporter le Prix de Flore des lycéens. Moi, je suis quand même fâchée contre les éditions Scali. Ce n’est pas de la bravoure que de publier les déboires d’un gamin pré-pubère. Ce n’est pas un geste d’art que d’entretenir l’illusion que Beigbeder a des fans qui s’adonnent au plagiat et qu’écrire sous cocaïne, ça marche. Viens là que je te tue ma belle c’est 19 euros, 159 pages d’une logorrhée prétentieuse et bancale et, à la fin, l’envie de se dire qu’en littérature comme ailleurs, on ne bâtit pas d’édifices à coups de phénomènes de mode.

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