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L’art biotech

Le bio-art, également appelé art biotech, décrit une évolution récente de l’art contemporain prenant pour medium les ressources plastiques offertes par les biotechnologies. Les travaux proposés ci-dessous ont en commun d’avoir été réalisés à partir du vivant lui-même, et non via sa représentation, sa métaphore ou sa simulation numérique : Culture de tissus organiques, peintures d’ADN, hybridation végétale et autre animaux génétiquement modifiés, sont autant d' »objets vivants » autour desquels s’organisent des oeuvres tenant de l’installation, du discours, de la performance et ­ souvent de la provocation…
Symbiotica/Tissue Culture & Art est un laboratoire de recherche, fondé par Oron Catts et Ionat Zurr, dédié à l’exploration des sciences biologiques par une approche artistique. Les chercheurs-artistes y créent des entités dites « semi-vivantes » en utilisant la culture de tissus humain in vitro pour aboutir à des projets tels que « Pig Wings » ou encore « Disembodies Cuisine ». Cette installation performative propose une alternative à l’agriculture industrielle de masse en créant une viande à base de culture de tissu organique. Ces sculptures mangeables, créées à partir de cellules de muscles de grenouilles, sont cultivées dans des bioréacteurs pendant huit semaines au terme desquelles ces « steaks de grenouilles » seront prêts à la consommation. Les chercheurs-artistes du Symbiotica ont également créé « les sept poupées du souci » faites en cellules vivantes qui symbolisent les peurs de la société face aux biotechnologies : Vérités absolues, biotechnologie, capitalisme, démagogie, eugénisme, peur, espoir.

Le duo français Art orienté objet composé de Marion Laval-Jeantet et de Benoit Mangin, ainsi que l’artiste slovène Polona Tratnik poussent la culture de tissu organique humain jusqu’à créer des cultures de leur propre épiderme qu’ils utilisent comme médium de création. Ainsi, dans son installation intitulée « 37° », Polona Tratnik cultive ses propres cellules de peau qu’elle place dans des aquariums et qu’elle soumet à des conditions de température différentes afin que le public puisse les observer mourir, se décomposer, se multiplier… Quant au duo Art Orienté Objet, ils exposent notamment des hybrides de leur propre peau sur lesquelles ils tatouent de petits animaux (colibri, papillon, araignée…), victimes potentielles ou réelles d’expérimentation humaines.
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D’autres artistes, « fascinés par l’immensité de la molécule d’ADN », en font leur outil privilégié de création. C’est par exemple le cas Marta de Menezes qui, outre son travail sur les ailes de papillon, réalise des « peinture » en fibres d’ADN (« Nucleart ») rendues visibles grâce à des fluorochromes, ou encore des autoportraits réalisées au scanner.

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Self portrait
Les performances artistiques du collectif autrichien eToy sont également basées sur l’utilisation de l’ADN humain : L’opération « eToy DNA-Registration » proposait à vingt-trois volontaires de dresser leur portrait génétique. Le résultat présentait un motif unique dessiné selon le patrimoine génétique du donateur et qui, une fois les vingt-trois rassemblés, formait ce qu’ils ont appelé une « peinture irréelle ». Joe Davis, chercheur au MIT, crée quant à lui des « molécules artistiques » contenant des messages écrits en code ADN et ne pouvant être déchiffrés qu’en laboratoire. Son prochain projet est d’introduire une carte de la voie lactée dans le génome d’une souris, proposant ainsi une réflexion sur le futur de l’archivage qui, selon l’artiste, devrait passer par l’ADN dont les capacités de stockage sont milliards de fois plus importantes que celles d’un CD-Rom. Un autre médium de création apprécié des bio-artistes est le végétal. Natalie Jeremijenko pratique le clonage d’arbres comme un moyen de dénoncer la logique de profit des grands groupes de biotechnologies.

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L’artiste américain Georges Gessert pratique l’hybridation végétale pour créer des variétés de fleurs inesthétiques ou difformes. En posant la question de la sélection végétale, et en plaçant la biodiversité et la sélection à l’échelle individuelle, c’est en fait une réflexion sur l’eugénisme que propose Gresset.
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Cette question du rapport de l’homme à la nature que pose le Bio-art se complète d’une interrogation sur la frontière entre l’Homme et l’animal. Ainsi, au cours de la prochaine action du duo Art Orienté Objet baptisée « Que le panda vive en moi », Marion Laval-Jeantet s’injectera du sang de panda rendu compatible, afin d’interroger la supériorité de l’humain sur l’animal. Wim Delvoye, surtout connu pour son installation « Cloaca » dite « machine à caca » qui reproduit le processus de digestion, pose cette même question de la suprématie de l’Homme à travers l’humanisation par le tatouage de ses fameux cochons.
Cloaca
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C’est Eduardo Kac qui avait ouvert le débat en 2000 avec son oeuvre « GFP Bunny », maintenant connu sous le nom d’Alba, un lapin rendu luminescence sous la lumière ultraviolette ou bleue, après injection de protéine GFP (protéine verte fluorescente), qu’on trouve couramment dans la méduse du nord-ouest du Pacifique.

GFP Bunny

Cette oeuvre avait créée une véritable polémique autour des limites de l’art, qui avait été renforcée en 2001 par l’oeuvre de l’artiste Xiao Yu intitulée « Ruan » présentant une tête de foetus féminin sur laquelle étaient cousus des yeux de lapins, assemblée sur le corps d’une mouette. Ces scandales ont eu pour effet de restreindre le champ des possibilités des artistes : aujourd’hui aux Etats-Unis, une exposition de Bio Art doit obtenir l’autorisation d’un comité de santé publique pour avoir lieu.

Ruan

Les artistes-militants du collectif Critical Art Ensemble, qui se décrivent eux-mêmes comme explorant « les intersections entre l’art, la technologie, les politiques radicales et la théorie critique », ont également fait les frais de cette prohibition par l’arrestation et l’inculpation de leur leader, Steve Kurtz, accusé de Bio-terrorisme. Leurs installations et performances ont pour objectif de faire prendre conscience au public des questions posées par les biotechnologies. Dans les projets « GenTerra » et « Free Range Grain« , ils proposaient au public de manipuler des bactéries inoffensives ou encore d’extraire l’ADN de produits de grande consommation afin de tester s’ils ont été modifiés génétiquement. Le bio-art utilise donc la science pour explorer un nouveau discours et mettre à nu les peurs qu’elle inspire traditionnellement à l’homme.

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