Cyclone d’amour sur la Croisette

Jusqu’à la projection de La Frontière de l’Aube, de Philippe Garrel, la séléction officielle s’était montrée raisonnable, avec juste ce qu’il faut d’exotisme.
Clint Eastwood, comme d’habitude, faisait du cinéma qui marche.
Waltz with Bashir, chronique dessinée de la guerre au Liban, avait étonné.
Le hongrois Kornel Mundruzco flirtait avec la beauté dans Delta.
Lucrecìa Martel et son cinéma de cerveau n’avait trouvé aucun écho.
Desplechin avait été bon, sans surprise.

Puis vinrent la Frontière de l’Aube, et la Croisette se déchira. On avait enfin un sujet de conversation dans les soirées, un bouc émissaire pour le bûcher, une bonne raison de crier au Festival bourgeois, ou pire, Parisien.
Pourtant, Philippe Garrel, sa tête d’Einstein mal réveillé, son je-m’en-foutisme courtois – « non, je ne suis pas ému », dit-il à la journaliste qui le questionne pendant la montée des marches – n’était pas une erreur de casting, loin de là.


François
(Louis Garrel) est un jeune photographe passionné par son métier, Carole (Laura Smet) une actrice mal dans sa peau. Ils se rencontrent pour un shooting, et c’est le coup de foudre. Les deux amants entretiennent une relation intense, passionnée, mais vouée à l’echec.

Or, chez Garrel, la fulgurance de ces rencontres est violente et brutale, au sens propre du terme. Une rupture, « cet acte primitif », n’efface pas les traces de l’amour. Deux amants peuvent bien s’éloigner, se quitter, se déchirer. Le souvenir de leur amour continue d’exister, mais réincarné en idéaux, ces bouts de cicatrice pour lesquelles on pourrait bien crever.

Filmé dans un sublime noir et blanc, La Frontière de l’aube donne à voir les visages amoureux, les visages en souffrance, les corps en proie au manque. Une intemporalisation de l’amour fou également transmise à travers des paraboles et des voix-off distillées au gré des situations.
Une manière pour Garrel de nous dire qu’il n’a rien perdu de ses amours soixante-huitardes, de sa conception terrible et blâfarde de l’amour, et de la vie en général.

Après la disparition tragique de Carole, François tente de refaire sa vie avec Eve, jeune fille fragile mais rangée, vite enceinte et aux commandes de leur nouveau foyer. Prisonnier de son propre édifice, François se débat entre le souvenir de son histoire blessée et la conviction qu’il faut aller au-delà du fatalisme.

C’est à ce niveau qu’on peut penser que Garrel est un kamikaze de l’amour. Pour faire passer son idée, il n’hésite pas à invoquer le surnaturel, le rêve, le délire.
Laura Smet suicidée apparaissant à Louis Garrel dans un miroir, alors qu’il tente maladroitement de refaire sa vie ailleurs, est une scène qui fit fortement jaser sur la Croisette.

En ne renonçant à aucun de ses principes, en faisant un film à soi, avec des ficelles de satin et des lames de rasoir, Garrel s’est imposé comme le réalisateur subversif de la séléction officielle du 61è Festival de Cannes : fidèle à ses fantômes et étranger aux modes.
Là où il fallait voir la beauté d’un jeune homme s’accrochant à l’idée que l’éternité de l’amour est jouable, qu’aimer un jour c’est aimer toujours, le spectateur moyen cannois n’a vu que sa propre connerie, et les limites de son intelligence critique.

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Classé dans #3 Mercredi : cinéconnasses

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