Danser dans les cendres

Né en 1899, mort en 1961, Ernest Hemingway fit corps avec son temps comme peu d’écrivains surent le faire. Combattant des deux guerres, il fut aussi reporter, résistant, photographe, voyageur intrépide, et acteur remarqué des années folles, de Key West (où le dandy se fait construire la première piscine du genre) à Paris, où il s’adonne à une généreuse débauche avec son grand copain Francis Scott Fitzgerald.

Prix Nobel en 1954, ses romans d’amour et de guerre font partie du must-have littéraire de toute jeune fille un peu sensible. Mais aux delà des mastodontes, il y a aussi deux trois morceaux méconnus, et L’étrange contrée est de ceux –là.

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photo©Superconnasses

Digne fruit de son créateur, le contexte est assez ramassé.

Une route, une Buick, du whisky, des oiseaux et un couple. Helena a 22 ans, Roger pourrait être son père. Désabusé, cet écrivain en panne d’inspiration se laisse bercer par l’odeur du bitume, la beauté de cette fille, le petit goût amer du White Horse. De motel en diner, de Miami à la Nouvelle-Orléans, leur périple épouse celui du désamour, de l’angoisse, du réel qui vient mordre la magie, et qui l’étouffe.

Ennemi du style ampoulé et de la sophistication littéraire, Hemingway nous offre à lire un texte brut, au plus près des cinq sens, comme un rodéo cinématographique qui ne ment pas.

La désillusion des phrases assassines, les ravages de la mélancolie, le spectre de l’inceste y sont représentés tels quels, sans fard ni drama. Il y a toute la beauté de la fin, intense et terrible à la fois. C’est comme de danser dans les cendres. Avec cette clarté mal dégrossie propre à la (bonne) littérature américaine, qui fait mal mais qui sonne juste.

« En regardant devant la route sur laquelle il avait roulé tant de fois dans sa vie, en la voyant s’étendre devant lui, sachant que c’était la même route avec ses fossés de chaque côté et sa forêt et ses marais, sachant que seule la voiture était différente, que seule la personne qui était avec lui était différente, Roger ressentit cette vieille sensation de vide monter en lui et sut qu’il devait l’arrêter.
« Je t’aime, ma fille », dit-il. Il ne croyait pas que ce fût vrai. Mais cela sonna juste au moment où il le dit. »

« – Peut-être que nous ne devrions même pas rester pour dîner », dit-il. Il était encore très inquiet et la chaleur de l’absinthe s’était déplacée vers la tête à présent et ça ne lui inspirait pas confiance. Il se dit à lui-même : que penses-tu qu’il puisse se passer qui soit sans conséquence ? Quelle femme au monde, pensais-tu, serait en aussi bon état qu’une Buick d’occasion ? Tu n’as connu que deux femmes en bon état dans ta vie et tu les as perdues toutes les deux. Qu’est ce qu’elle voudra ensuite ? Et l’autre partie de son cerveau dit : salut salaud. L’absinthe t’a fait sortir de bonne heure ce soir. »

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