Personnages désespérés

Abandonné par ses parents, Paula Fox a connu les orphelinats, les familles d’accueil et les foyers de fortune. Cette destinée vous met facilement un pied à l’étrier de l’observation sociale. Et elle ne s’en prive pas. Personnages désespérés, petit bijou de psychologie, n’épargne rien: ni la chute d’un couple bourgeois désabusé, ni la débâcle du New-York des sixties. Où l’on retrouve les joies du roman réaliste de la deuxième moitié du xxème siècle.

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Sophie Bentwood a tout. Une maison, dans une résidence cossue de Brooklyn. Un mari, Otto, qui est avocat. Un boulot, de traductrice, et de la poésie, s’il vous plaît. Des amis chics et branchés, avec des possessions comme il faut et des problèmes commme il se doit.

D’une écriture froide mais envoûtante, à la précision chirugicale, Paula Fox déroule le tableau d’une ruine conjugale. Tout commence par une scène domestique d’une terrifiante banalité, quand Sophie se fait mordre par un chat sauvage et qu’Otto soupire d’exaspération:  » je te l’avais dit. » Incompréhension, indifférence, lassitude: là où l’égoïsme dresse des barrières invisibles entre les gens, la haine s’immisce. Petit à petit, le doute envahit la vie quotidienne de ce couple en proie aux contingences les plus banales: un associé qui claque la porte, une maison cambriolée, une piqûre que l’on refuse. Sous couvert d’une trame narrative indéfectible, des personnages complexes, profonds et authentiques se déploient avec une gourmandise rare. Paula Fox y promène sa plume comme un bulldozer et les verrous les plus parfaits de la norme sautent les uns après les autres.

« Une voiture passa au ralenti; une de ses vitres se baissa et une main laissa délicatement tomber un Kleenex roulé en boule. Sophie se mit à rire.
« Ces américains… murmra Otto, toujours en train de lâcher doucement leur merde partout où ils vont. » »

 « Elle avait couru pour le rejoindre, touché son bras, senti – à travers les manches de sa chemise et de sa veste, et même, lui semblait-il à travers sa chair – qu’il se retirait loin d’elle. Son coeur se serra, faiblit. Il l’embrassa sur le front. Elle glissa la main entre son pantalon et sa peau, toucha ses petites fesses hautes. Il rit et lui raconta l’histoire d’un ver dont les tronçons survivent quand on le coupe en morceaux. Ils burent du vin blanc. D’un air absent, il lui effleura le lobe de l’oreille. Elle se leva. Il la poussa contre le mur, releva sa jupe. Elle essaya d’aller au-devant de ses désirs. Il se pressa contre elle, et soudain se détourna, lui montra un nouveau livre sur les fougères. »

  » – Il m’en raconte bien plus que je n’ai envie sur cet aspect de sa vie. Qu’est ce que tu veux, avec ton gin, du vermouth, du tonic, ou autre chose? Ce qui lui plaît, c’est de me traiter comme sa femme de ménage, et non comme sa première épouse. Mais il ressemble à la plupart des hommes – passionnément désintéressé jusqu’à ce qu’il te saute dessus, en bon vieux singe qu’il est. »

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