« Quand on va au bal, il faut danser »

« Quand on va au bal, il faut danser »

Je vous avais promis du Reinhardt et du Vollmann, je sais.
Non pas que je ne les ai pas lu, mais voilà qu’on me dit, Ouais, Adam, Reinhardt, t’es bien mignonne cocotte, mais ça fait des semaines qu’on se les bouffe dans tous les canards, à l’envers à l’endroit, Prix Goncourt, Renaudot, et les lectrices de Elle qui sont unanimes, et les 1ères de couv’ qui pullulent dans le métro et aux terrasses des cafés, franchement, les mastodontes de la rentrée, on en a marre.
Alors j’ai dit ok très bien et je suis repartie en quête et je vous ai déniché une petite pièce un peu moins médiatisée (quoi que) et pas dégueulasse pour autant.

« Les hommes remarquables frôlent constamment le bord du précipice »
Tendre est la nuit

Combien sommes nous à avoir eu la chance de découvrir, ados, entre l’ Attrape-C–ur et Bonjour Tristesse, les petites merveilles de F. Scott Fitzgerald ?
Combien sommes-nous à nous être rêvées en Rosemary, à avoir littéralement fantasmé sur Dick, jurant corps et cris que nous aussi on aurait un mari comme ça, à avoir tremblé pour Nicole et puis pleuré pour ce superbe dandy du feu de Dieu qu’est Robert Redford dans l’adaptation de Gatsby ?
(Pour tous ceux et celles qui se sentent exclus de ces private références, promis, je reviendrai sur la superbe –uvre de Fitzgerald)

Fitzgerald, c’est cela ; un avant goût de débauche et de perte, mais aussi de luxe, d’ euphorie, de rêve. De l’art de détruire sa vie en essayant de la construire. De la manière de perdre une femme en croyant la chérir. Or, cette précision du sentiment, cette représentation si juste et si sublime de la « génération perdue » n’est pas due au hasard.
Car c’est dans sa vie exactement que Fitzgerald a puisé tout son matériaux romanesque. Et sa vie, justement, combien sommes-nous à la connaître ?

C’est peut être de cette question (ou de sa réponse) que part le roman de Gilles Leroy, Alabama Song (Mercure de France).
C’est en tout cas sur quoi il repose. Mais autant le savoir d’emblée : si les ressemblances ne sont certes pas fortuites, Alabama Song relève malgré tout de la fiction. Mais Gilles Leroy l’envisage sous un angle plutôt original. Il se glisse, le temps de ces 200 pages, dans la peau de Zelda Sayre, épouse malheureuse de Fitzgerald, pour raconter sa chute progressive, le manège infernal dont elle ne su pas se sortir, ce tourbillon de pimpant et de terrible.

En vrai, on sait à peu près cela : Fitzgerald est un gosse de pauvre décidé à réussir, et même, à devenir LE plus grand écrivain de sa génération. Il rencontre Zelda, fille d’un juge dans l’Alabama, qu’il épouse après bien des difficultés. Ils mènent alors une vie débridée et légère comme une bulle de champagne. Ils voguent d’Antibes à Rome, de New York à Juan les Pins, ils donnent des fêtes somptueuses, s’aiment et se trompent, boivent, beaucoup, énormément, sombrent dans l’alcoolisme pour lui, dans la schizophrénie pour elle.
Leroy garde cette toile de fond, mais explore plus en détail la personnalité de Zelda, qui fut, il faut le dire, largement écrasée par celle de son illustre époux. Il y raconte la lutte terrible et désespérée qu’elle a mené, en vain, pour trouver sa place dans tout ce fame et ce fake. Ce qui lui permet de dresser par la même occasion une fresque délicate, poétique et sensible. Celle du gouffre que la mondanité et l’excès ouvrent souvent sous les pas des êtres ambitieux et fragiles dont la démesure du rêve éloigne parfois cruellement de la violence du réel.

Alabama Song, c’est donc un peu l’histoire de Zelda et beaucoup celle de l’amour en général; comment on croit que ce sera et comment on comprend que ça l’est pas du tout.
C’est l’histoire de beaucoup de vies aussi : celles du faste qui s’étiole, des fleurs qui se fânent avec le temps, des sequins qui tombent des robes, les uns après les autres, et qu’on ramasse après le bal, et qu’on garde dans des petites boîtes comme autant de preuves de ce qui fut, un jour, jadis, l’histoire de nos jeunesses perdues.

« « Ne m’oublie pas » : n’est ce pas la vérité, au fond ? On boit pour se souvenir autant que pour oublier. Avers et revers d’une même médaille, pas glorieuse, qui s’appelle le malheur. »

« J’ai longuement exposé au magistrat moisi que je dois appeler Père le détail de vos premiers revenus dans les journaux et chez les publicitaires, de sorte qu’il ne puisse me promettre que je courais à un destin de misère. Cet homme, sa nuisance, c’est pas croyable. »

« Puis ce gros lard est entré dans notre vie. L’amateur de corridas et de sensations fortes. L’ecrivain le plus pute de la gloire montante de notre pays »

« Nous appelons Nuit la privation du goût dans toutes les choses » (St Jean de la Croix)

« J’ai abandonné ma capacité d’espérer sur les petites routes qui menaient au sanatorium de Zelda. » (Journal de F.S. Fitzgerald)

« 21 décembre 1940. No God today. No sun either. My Goofo died » (Journal de Zelda)

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1 commentaire

Classé dans #4 Jeudi : They Say So ...

Une réponse à “« Quand on va au bal, il faut danser »

  1. C’est beau et juste, ce que vous écrivez là.

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