Mécanismes féminins.

- Tu sais qui je suis ?
Ironique.
- Une débauchée.
Son mouvement lascif.
- Débauchée, luxurieuse, corrompue, déréglée, voluptueuse, immorale, libertine, dissolue, sensuelle, polissonne, baiseuse, dépravée, impudique, vicieuse.
Me baisant la main avec une feinte dévotion.
- Et malgré tout ça, je veux qu’on m’aime.

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La nuit, elle ne eut pas rentrer chez elle, tout des rues l’attire, les promeneurs solitaires, les ivrognes, les demi-fous, les prostituées, les rafles de police, les ombres inquiétantes qu’on croise, la vie comme ankylosée des cafés, les lumières, les couples enlacés debout contre un mur, la femme qui tient un discours incohérents, les voitures qui ralentissent à sa hauteur, le conducteur qui baisse sa vitre et la siffle, elle y va ou non, si elle n’accepte pas, on l’insulte, ça ne lui déplaît pas, le métro aérien qui glisse comme un long jouet dans la nuit, les hommes qui la suivent de rue en rue sans l’aborder, dont, soudain, on n’entend plus le pas, la fatigue qui se répand dans les nerfs comme une coulée froide, elle voudrait être dans son lit après avoir pris une douche, mais, en même temps, être encore ici, le jeune homme qui a été accroché sur sa motocyclette par la voiture d’un couple, interdit au bord du trottoir devant le corps à la tête et aux mains en sang, quelqu’un s’approche, la frôle intentionnellement, elle lui crie un mot ordurier, il s’en va, il boite d’une jambe, pourquoi ne pas coucher avec un boiteux ? les sirènes de police dans son dos, l’air s’est rafraîchi, elle frissonne, le sang du jeune homme était noir sur la chaussée, est-ce qu’elle mourra une nuit dans la rue ? elle ne veut pas penser à la mort, il est tard, elle ne rentre pas encore, elle connaît un café où elle peut embarquer un homme, elle a envie de prendre un taxi, une nuit elle a sucé le chauffeur et la course a été gratuite, combien a-t-elle sucé d’hommes ? pourquoi les hommes aiment-ils tant être sucés ? il y a un attroupement au bout de l’avenue, elle traverse, elle est suivie, elle se retournera tout à l’heure, s’il est jeune, elle se l’enverra, elle a profondément envie de faire l’amour, de jouir, la plupart tirent leur coup et s’en vont, jouir à fond, s’endormir jusqu’au lendemain, il faudrait un hôtel convenable, ils choisissent tous des hôtels bon marché, il y a aussi ceux qui cherchent à le faire en vitesse dans le premier coin venu, ce soir elle voudrait, elle ne sait pas ce qu’elle veut, si c’était un très grand hôtel, une très belle chambre, elle se retourne, un vieil homme voûté, pauvre con, qu’est-ce qu’ils se croient tous ces minables ? si elle veut une bite, elle n’a que le choix, le jour va bientôt se lever, elle arrête un taxi, se fait conduire à une adresse, ce qu’il y a de plus excitant, c’est qu’en montant l’escalier, ou dans l’ascenseur, elle sait que, là-haut, la bite qui l’attend est déjà raide, quelquefois pour le plaisir de savoir qu’on bande derrière, elle ne sonne pas tout de suite à la porte, la nuit est une folie rouge.

La Mécanique des Femmes,Louis Calaferte, 1964

Le jeu des 7 Familles Psychotiques

Dans la famille Drummond, je demande la mère, à la prise chronométrée de pilules en tout genre; le père, franche terreur, remarié à une bimboblondestéréotypée, Nickie; l’escroc d’ainé, Wade; l’astronaute Sarah, la fille mal formée à qui le destin réussit à force d’estime paternelle; le petit dernier bon à rien : Bryan; et pour compléter cette équipe de bras cassés, les conjoints : Beth la fervente rescapée du Catholicisme, Howie le propre-sur-lui et Shw - sans commentaires.

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Toutes les Familles sont psychotiques
, de Douglas Coupland, nous transporte dans cette région improbable de la Floride, où les retraités côtoient DisneyWorld, qui côtoie la NASA, qui côtoie les Bahamas.

Ce livre est le parfait film qui n’aura jamais lieu : une série d’aventures catastrophiques qui s’enchainent merveilleusement bien jusqu’au pire. De bourdes en dérapages, d’allers-retours présent/passé, le récit se construit avec un parfait timing : action, sentiments, action, catastrophes, sentiments.

Le lecteur est balloté sur les routes américaines du souvenir, pris dans l’étau d’un drame familiale commun : comment survivre à sa propre famille ? Surpris par les déconvenues, désespéré devant le nid d’embrouilles qui se tissent, pages après pages, étouffant de l’odeur des pneus qui fondent sur les nationales.

On douterait presque de la fin, on aurait presqu’envie que ce sitcom ne s’arrête jamais et poursuivre les épisodes de la famille Drummond jusqu’à ce que la bande s’use, que les pages se cornent.

Coupland et son écriture acerbe, sa facilité à ériger des personnages en forme de tour de Babel, fragilisé par leur propre être. Coupland et son goût pour l’écriture dynamique, facile parfois, poétique toujours.

Elle regardait passer les hôtels bon marché, avec leurs stucs tristes, couleur mayonnaise, les rivages décapés par les vents perpétuels de l’Atlantique, lesquels n’avaient laissé que des troncs mutilés de palmiers et des souches de raisiniers de mer. Elle avait l’impression de se retrouver dans la troisième plus belle station balnéaire d’un endroit comme la Libye, par exemple, où, des années auparavant, on aurait collectivement abandonné toutes les conceptions collet monté des loisirs destinés aux classes moyennes. Le monde lui semblait vulgaire. A l’intérieure des hôtels miteux, elle imaginait des chambres servant de décor à Putains et crack story ! tourné pour une télé poubelle, elle se figurait des ascenseurs bloqués, rouillant dans les étages. Elle voyait des images de pièces sans porte, où vivaient des prophètes dépouillés de leur vision fondatrice, des adolescents qui baisaient sur des serviettes portant le logo de marques de bières, des parquets au bois pourri dont les lames s’étaient entièrement desséchées - un monde dépourvu de valeurs, d’idéal et de direction.

On se réconcilierait presque avec nos propres démons familiaux.

Extrait.

“- C’est bon, je le tiens mon super-pouvoir. Alors, on dirait que je serais capable d’envoyer des éclairs du bout des doigts. Tu vois, de grands éclairs comme on en voit dans les documentaires à la télé. Et quand je zapperais quelqu’un avec un de ces éclairs, il se retrouverait sous l’eau, dans un endroit où je suis allé une fois, aux Bahamas, un endroit où un milliard de poissons bleu électrique nageaient autour de moi comme si je faisais partie de leur banc… Ensuite il se retrouverait dans le ciel de Manhattan au-dessus du World Trade Center, avec un vol de pigeons au milieu des gratte-ciel et puis… Et puis, quoi ? Et puis il deviendrait un aveugle et serait emporté au loin… et il aurait le mal du pays, comme jamais ça ne lui serait arrivé de sa vie… Ce serait tellement dur qu’il en vomirait. Et il serait abandonné, je ne sais pas, moi… au milieu d’un champ de maïs du Missouri, après la récolte. Et puis, il serait de nouveau capable de voir, et des gens apparaîtraient de tous les côtés du champ. Tous les gens qu’il connaît. Et ils porteraient des lanternes japonaises allumées et des ghetto blasters qui joueraient tous le même morceau et aussi des gâteaux au chocolat, des forêts-noires et il y aurait un coucher de soleil, comme dans les brochures de Disney World, et la personne que j’aurais zappée ne serait plus jamais seule ou isolée. “
Cette nuit-là, ils avaient fait l’amour, séparés par des membranes de latex aux endroits adéquats, minimisant les échanges salivaires, mais avec une intimité inédite depuis le début de leur relation. Ensuite, Wade ne parvint pas à trouver le sommeil. Il ne cessait de penser aux gens qui apparaîtraient aux lisières de son propre champ de maïs dans le Missouri, et à sa famille. Ils étaient tous abîmés - mentalement, physiquement et émotionnellement. Mais les autres familles de sa connaissance n’étaient pas mieux loties : autisme, lupus, schizophrénie, arthrite, alcoolisme, trop de secrets, de mots non prononcés, de mauvais choix, de problèmes d’argent… la liste était infinie. Personne n’y échappait. C’est à ce moment qu’il se souvient que son quarantième anniversaire était passé. Il n’était plus un jeune homme et s’en fichait éperdument.

Toutes les familles sont psychotiques, Douglas Coupland

Closer, au plus près de l’insoutenable.

« Closer : Plus près. Plus près de l’autre, de ce que nous connaissons de l’autre, de son corps, de ce qu’il livre et nous apprend de nous-même.
Closer : 8 mouvements d’approche, désordonnés, violents, sans espoirs.
(…)
Closer : sexe, drogue et rock’n’roll, ou Sade à Disneyland.
Closer : Nowhere, USA. »

La quatrième de couverture de Closer, de Dennis Cooper, vous vend du trash à la sauce cliché. C’est à reculons que j’ouvrais ce bouquin, pleine de doutes quant à la qualité littéraire et innovante, bien trop blanc pour être honnête : encore du sous-Bret Easton Ellis. Encore un putain de beatnik raté. Encore une merde gratuite. Parce que c’est tendance d’être à côté de la plaque et d’être irrévérencieux.

C’est presque en colère que je commençais ma lecture, et petit à petit je me suis laissée emporter dans un coma littéraire, de ceux où les mots glissent sur les images de votre esprit.
On flotte comme un fantôme au milieu de ces personnages perdus, on pénètre leur carapaces vides de tous sentiments, on fait corps avec leur déchéance. On se laisse porter. De portraits en portraits. D’aventures en dérapages incontrôlés, toujours pire. Comme si les accalmies n’existaient pas dans cette ville de banlieue américaine non identifiée.

Nue7chic

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Huit garçons. Tous homosexuels. Tous beaux. Tous complètement perchés. Qui évoluent dans des microcosmes limités à leur propre personne, qui parfois entrent en collision entre eux, provocant des micro-séismes. Mais rien ne semble les toucher réellement. Les évènements ne les atteignent pas. Il y a un détachement terrifiant dans cette écriture, ces personnes désincarnées. Comme déjà mortes.

C’est le genre d’histoire qui vous donne envie de vomir et de vous masturber en même temps.

Ça pue la chair en décomposition, ce roman est mortifère. Même leur sexe est comme mécanique, vide, absent.

« Sa main était froide. Sinon j’aurais pu croire que je me promenais avec mon ombre. J’ai même eu peur qu’il soit en train de faire une overdose et je me suis tourné pour examiner ses yeux. J’aurais voulu déchiffrer ses pensées, mais je ne vis que des feuilles mortes qui tournoyaient, de plus en plus grandes avant de se disperser à ses pieds comme des étincelles. »

… Et pourtant on se laisse porter, on se demande où tout ça va mener, on satisfait notre perversion de voyeur, mettant à l’épreuve notre compassion.
On interrompt la lecture pour respirer, prendre une bouffée d’air avant de repartir en apnée dans l’insupportable.
Et pourtant… ça fait du bien par où ça passe. Au-delà des limites du correcte. Du tolérable. On ne se savait pas capable d’aller aussi loin. De finalement se détacher autant de la violence. De devenir comme eux ?

Danser dans les cendres

Né en 1899, mort en 1961, Ernest Hemingway fit corps avec son temps comme peu d’écrivains surent le faire. Combattant des deux guerres, il fut aussi reporter, résistant, photographe, voyageur intrépide, et acteur remarqué des années folles, de Key West (où le dandy se fait construire la première piscine du genre) à Paris, où il s’adonne à une généreuse débauche avec son grand copain Francis Scott Fitzgerald.

Prix Nobel en 1954, ses romans d’amour et de guerre font partie du must-have littéraire de toute jeune fille un peu sensible. Mais aux delà des mastodontes, il y a aussi deux trois morceaux méconnus, et L’étrange contrée est de ceux –là.

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Digne fruit de son créateur, le contexte est assez ramassé.

Une route, une Buick, du whisky, des oiseaux et un couple. Helena a 22 ans, Roger pourrait être son père. Désabusé, cet écrivain en panne d’inspiration se laisse bercer par l’odeur du bitume, la beauté de cette fille, le petit goût amer du White Horse. De motel en diner, de Miami à la Nouvelle-Orléans, leur périple épouse celui du désamour, de l’angoisse, du réel qui vient mordre la magie, et qui l’étouffe.

Ennemi du style ampoulé et de la sophistication littéraire, Hemingway nous offre à lire un texte brut, au plus près des cinq sens, comme un rodéo cinématographique qui ne ment pas.

La désillusion des phrases assassines, les ravages de la mélancolie, le spectre de l’inceste y sont représentés tels quels, sans fard ni drama. Il y a toute la beauté de la fin, intense et terrible à la fois. C’est comme de danser dans les cendres. Avec cette clarté mal dégrossie propre à la (bonne) littérature américaine, qui fait mal mais qui sonne juste.

« En regardant devant la route sur laquelle il avait roulé tant de fois dans sa vie, en la voyant s’étendre devant lui, sachant que c’était la même route avec ses fossés de chaque côté et sa forêt et ses marais, sachant que seule la voiture était différente, que seule la personne qui était avec lui était différente, Roger ressentit cette vieille sensation de vide monter en lui et sut qu’il devait l’arrêter.
« Je t’aime, ma fille », dit-il. Il ne croyait pas que ce fût vrai. Mais cela sonna juste au moment où il le dit. »

« - Peut-être que nous ne devrions même pas rester pour dîner », dit-il. Il était encore très inquiet et la chaleur de l’absinthe s’était déplacée vers la tête à présent et ça ne lui inspirait pas confiance. Il se dit à lui-même : que penses-tu qu’il puisse se passer qui soit sans conséquence ? Quelle femme au monde, pensais-tu, serait en aussi bon état qu’une Buick d’occasion ? Tu n’as connu que deux femmes en bon état dans ta vie et tu les as perdues toutes les deux. Qu’est ce qu’elle voudra ensuite ? Et l’autre partie de son cerveau dit : salut salaud. L’absinthe t’a fait sortir de bonne heure ce soir. »